Réflexions et conseils pratiques pour futurs internes en quête de leur voie.
Les classements sont tombés. Des années de travail pour aboutir à ce numéro final. C’est, pour la plupart des externes, un moment chargé émotionnellement. Mais une fois la vague passée il faut passer à l’étape suivante : celle du choix.
Certains ont des certitudes, et le classement nécessaire pour accéder à leur spécialité et leur ville de cœur. Mais ce n’est pas la règle. Dans la majorité des cas, il faut s’exercer à la projection, à l’introspection, à un effort de vérité : comprendre ce qui nous anime, ce qui nous motive, et ce qui pourra continuer à nous porter sur une carrière entière.
« La vie humaine n’a lieu qu’une seule fois et nous ne pourrons jamais vérifier quelle était la bonne et quelle était la mauvaise décision. » – Kundera
À un âge où l’on frôle le quart de siècle, alors même que l’identité est encore en construction, il est demandé de choisir une carrière. Toujours dans le champ médical, certes, mais avec des styles de vie radicalement différents. Entre un internat de neurochirurgie où les gardes s’enchaînent, le sommeil se raréfie et la pression est constante, et un internat de médecine du travail où les horaires permettent une vie personnelle épanouie, l’écart est immense.
Les critères qui influencent ce choix sont multiples. La qualité de vie, bien sûr, avec en première ligne les revenus mais aussi la “rentabilité” perçue de la spécialité : anesthésie, ophtalmologie, dermatologie occupent régulièrement le haut du classement, car elles semblent combiner bonne rémunération et rythme compatible avec une vie équilibrée. D’autres spécialités, tout aussi essentielles, peinent à séduire : gériatrie, psychiatrie, santé publique. L’attractivité suit presque mécaniquement la courbe des revenus libéraux moyens.
Mais réduire une spécialité à un salaire ou un horaire est une vision trop partielle. Derrière chaque discipline se cache une culture, un rapport particulier aux patients. Choisir la pédiatrie, c’est accepter une relation constante avec les familles. Choisir la chirurgie, c’est se préparer à des années de technicité et de hiérarchie. Choisir la médecine générale, c’est miser sur la polyvalence et une liberté future.
Et puis il y a la ville. Les grandes villes attirent toujours massivement. Mais de nombreux CHU de taille moyenne tentent de compenser leur éloignement par des stratégies d’attractivité : campagnes de communication, promesses d’encadrement, qualité de vie locale. Là encore, les critères sont multiples : se rapprocher d’un conjoint, rester proche d’une famille, ou au contraire s’arracher à ses repères pour se réinventer ailleurs.
Lorsqu’on découvre une discipline, si son rythme ne nous brise pas et si elle ne crée pas un décalage insurmontable avec nos aspirations profondes, presque tout peut devenir passionnant. L’appropriation progressive, le gain de compétence, la compréhension fine d’un domaine transforment le regard. Beaucoup finissent par s’épanouir là où ils ne l’attendaient pas. Et dans tous les cas, rien n’est figé : le droit au remords existe, parfois précédé d’un stage libre, pour vérifier si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs.
La réussite ne se résume pas à un rang, ni à une spécialité cotée. L’essentiel est d’être cohérent avec la vie que l’on désire mener. Car ce métier est exigeant, parfois brutal : 63 % des internes présentent des signes de burnout, 28 % déclarent avoir eu des idées suicidaires. Les causes sont connues : forte compétitivité, attentes immenses des patients, absence de droit à l’erreur, protection sociale limitée, qualité de vie souvent faible comparée à celle d’autres professions du même niveau d’études. Dans ce contexte, la seule règle valable est celle-ci : ne faites pas vos choix en fonction du regard des autres, mais soyez radicalement honnêtes envers vous-mêmes et écoutez-vous.
Alors, comment s’y retrouver au moment de trier ses choix ? Quelques repères simples peuvent aider :
- Accepter l’incertitude. On ne sait jamais vraiment à quoi ressemblera une spécialité avant de la pratiquer. Il faut se donner le droit d’explorer et d’ajuster.
- Ne pas se fier uniquement à l’image laissée par l’externat. La vision qu’on a d’une spécialité comme étudiant est souvent biaisée : trop brève, trop centrée sur un service ou un chef.
- Multiplier les points de vue. Interroger plusieurs internes, pas seulement les plus enthousiastes. Les plus désabusés ont aussi des choses à dire, et la vérité se trouve souvent dans l’écart entre les deux.
- Regarder les ressources disponibles : descriptions de spécialités sur La Martingale, vidéos des associations d’internes, contenus de l’ISNI, témoignages partagés par des internes ou des influenceurs sur les réseaux… Ces sources ne sont pas parfaites, mais elles permettent d’avoir une vision plus large et plus réaliste.
- Regarder au-delà de l’hôpital. Le logement, la ville, la possibilité de garder une vie sociale sont déterminants pour tenir sur la durée.
- Clarifier ses priorités. Certains privilégieront la vie de famille, d’autres le prestige académique, d’autres encore l’équilibre entre revenus et temps libre. Il n’y a pas de hiérarchie universelle, mais une hiérarchie personnelle.
- En discuter avec son entourage.
- Prévoir un plan B. Les bifurcations sont possibles, il faut les garder en tête.
- Ne pas choisir par peur. Ni par peur du travail, ni par peur de “gâcher” son classement.
Retours d’expérience :
Dr Cyril Nafati, Praticien Hospitalier d’Anesthésie – Réanimation au CHU de la Timone :
Peux-tu te replonger dans le moment où tu as fait ta ton choix ? Qui étais-tu et comment tu te sentais ?
J’étais indécis et je ne réalisais pas les tenants et les aboutissants de cette décision. J’étais heureux d’avoir réussi à avoir le choix mais je ne savais pas vraiment lequel faire.
Qu’est-ce qui a compté le plus pour toi au moment de choisir ?
J’avoue, ma première motivation était de rester sur Marseille, près de mes amis et de ma copine. J’ai choisi une spécialité en fonction de ma personnalité, je savais que je n’étais intéressé que par les cas vraiment graves et que le contexte vital était important pour moi. J’ai donc facilement éliminé beaucoup de spécialités. J’aimais beaucoup la physiologie et la médecine un peu d’avant-garde, je me suis donc logiquement tourné vers la réanimation.
Quand tu as commencé ton internat, qu’est-ce qui t’a marqué ou surpris ?
Ce qui m’a surpris, c’est surtout l’énorme différence avec l’externat. C’était vraiment incroyable, j’ai été immédiatement pris dans cette énergie. Peu de choses m’ont manqué, peut-être un peu plus de cours théoriques (à l’époque, on faisait 90 % de pratique).
Aujourd’hui, est-ce que tu referais le même choix ? Pourquoi ?
Oui, je referrais sans aucun doute le même choix. Cette spécialité convient bien à mes qualités et à mes aspirations. En revanche, il faut avouer qu’au départ on fait complètement fi de la permanence des soins (gardes, astreintes, etc.). Au final, c’est ce qui est le plus lourd et qu’il faudra porter jusqu’à la fin de sa carrière !
Quel conseil donnerais-tu à un futur interne qui s’apprête à faire ses choix ?
Conseil : choisir sa spécialité en fonction de son cœur, ne pas regarder la difficulté de l’internat mais plutôt la carrière complète (par exemple un interne de cardio va peut-être plus travailler durant ses années d’internat qu’un MAR, mais au final le MAR fera des gardes toute sa vie et sera réveillé à 3 h du matin quand il aura 50 ans, alors que le cardiologue, le radiologue, etc., sera sûrement bien tranquille dans son lit).
Durant l’internat, il faut profiter de cette période pour apprendre un maximum. C’est une période bénie où tous les séniors se feront un plaisir de vous expliquer, de vous aider. Lorsque l’on passe chef, on se spécialise et on a moins accès à cette information.
Dr Kim Remali, interne en médecine du travail à Montpellier :
Tu avais un bon classement et donc pas mal de possibilités. Pourquoi avoir choisi médecine du travail alors que d’autres spécialités plus “valorisées” s’offraient à toi ?
C’est une très bonne question, j’avais effectivement le choix entre plusieurs spécialités et c’est une chance d’avoir le choix. Mais, quand on a le choix, on doute, et c’est normal.
La médecine du travail est une spécialité que j’avais en tête avant l’externat et qui n’est que très peu connue (pas de stage durant les études, une seule question à l’ECN qui ne reflète pas la pratique courante). Je suis donc allé voir la pratique après l’ECN puis je me suis posé et j’ai réfléchi.
Ma principale hésitation, et ça va sûrement surprendre, était avec la médecine d’urgence.
Après réflexion, je me suis orienté vers la médecine du travail pour plusieurs raisons : une spécialité transversale et médico-légale, une pratique variée, une organisation vie pro/vie perso tenable sur le long terme.
Comment tes proches et tes camarades ont réagi quand tu as annoncé ton choix ?
Les réactions ont été variées. Certains doutaient que je choisisse vraiment cette spécialité avec mon classement.
Ma famille, après leur avoir expliqué la spécialité, a compris mon attrait pour cette dernière.
Mes amis proches savaient que j’allais choisir ça, donc dans l’ensemble, ils ont tous été contents pour moi.
Certains stéréotypes collent encore à cette spécialité comme à d’autres, mais quand on est dedans et qu’on voit l’ensemble des possibilités qui s’offrent à nous, ils ne sont clairement pas justifiés.
Qu’est-ce qui te plaît aujourd’hui dans ta pratique de la médecine du travail ?
Aujourd’hui, ce qui me plaît dans ma pratique, c’est l’activité très diversifiée.
Un jour, je suis en consultation où je vois beaucoup de troubles musculo-squelettiques avec la clinique qui s’y associe.
Le lendemain, je suis peut-être au sommet d’une grue pour une étude de poste ou en train de visiter une entreprise utilisant des produits chimiques.
Tu es aussi devenu médecin-pompier : comment en es-tu venu à cette activité complémentaire, et qu’est-ce que ça change dans ton métier ?
Je me suis engagé en tant que médecin pompier directement à mon arrivée dans ma nouvelle ville.
C’était un choix évident pour moi, le monde pompier m’ayant toujours un peu attiré. Pour la petite histoire, en première année, je m’étais dit que si j’échouais, je ferais pompier.
Le statut de médecin pompier permet d’exercer un large panel d’activités : médecine d’aptitude, suivi des expositions, études (exposition au radon, mesure urinaire post-feu de forêt), activité opérationnelle (sortie avec le véhicule de réanimation médicale), événements d’envergure (plan NOVI, Feria) ainsi que le soutien sanitaire opérationnel. L’activité est vraiment variée, cela permet d’intégrer pleinement l’univers pompier, de connaître les codes, de savoir temporiser une urgence, effectuer un triage et, dans ma spécialité particulièrement, de voir des expositions que je ne verrais pas ailleurs. Le SDIS ayant très peu de médecins du travail, ils sont très friands de cette spécialité.
Et moi, ça me permet de lier ma principale hésitation à ma spécialité actuelle
Avec un peu de recul, qu’est-ce que ce choix t’a permis d’avoir ou de construire que tu n’aurais peut-être pas trouvé ailleurs ?
Ce choix m’a permis de construire un équilibre de vie solide avec un réseau de médecins bienveillants.. J’ai également le temps de me consacrer à ma formation avec la réalisation de plusieurs DU et d’une capacité.
Quel conseil donnerais-tu à un étudiant qui hésite à choisir une spécialité parfois dévalorisée, mais qui l’attire vraiment ?
Je lui dirais de n’écouter que lui.
C’est toi qui vivras la spécialité au quotidien et pas ceux qui la dévalorisent, alors prends une spécialité qui t’attire. Les spécialités « dévalorisées » ouvrent parfois plus de possibilités que les spécialités très cotées où on va rapidement te demander de te surspécialiser.
Et puis, comme on dit : « Choisis un travail que tu aimes, et tu n’auras pas à travailler un seul jour dans ta vie. »
Je terminerai en lui disant qu’il ne faut pas se mettre une pression énorme parce qu’on a un droit en médecine, qui est le droit au remords, et qu’il est libre de l’utiliser plus tard.
Dr Pierre Dumas, interne de psychiatrie aux Antilles :
Au départ, tu avais choisi neurochirurgie : qu’est-ce qui t’avait attiré vers cette spécialité ?
Je voulais faire de la chirurgie orthopédique de base mais je l’ai loupée à quelques places, donc il fallait se réinventer. Il fallait que j’essaie la chir, je me suis dit que si ça n’allait pas je pourrais toujours faire un remords, donc je partais déjà avec l’idée que ça ne le ferait peut-être pas et que c’était ok.
La neurochir me tentait plus que les autres, donc j’y suis allé, avec peut-être un peu trop de légèreté pour cette spé.
À quel moment as-tu commencé à sentir que ça n’allait pas être “ton” métier ?
Ça m’a pris 6 mois pour me rendre compte que ça n’allait pas et que je ne me projetais pas comme mes co-internes.
C’était surtout dû à la charge de travail et au stress.
Comment s’est passée ta décision d’activer le droit au remords et de basculer en psychiatrie ?
Pour la psy, je savais que la théorie me plaisait, mais je n’en avais jamais fait en pratique, donc j’ai décidé de demander un hors-filière en psy pour voir avant de décider. Ce n’était pas facile de demander ça à mes chefs parce que la neurochir, c’est quand même tout un monde et il faut assumer cette décision. C’était l’étape la plus déterminante de mon passage à l’action pour changer de spé, après ça c’est passé tout seul.
Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans ce passage d’une spécialité technique et chirurgicale à une spécialité très différente comme la psychiatrie ?
L’adaptation à l’internat en psy n’était pas difficile, mais il a fallu faire le deuil de la somatique et du bloc.
Parfois ça manque, mais comme dans toute spécialité, il faut savoir faire des choix et laisser certains aspects du métier derrière.
Comment regardes-tu aujourd’hui ton parcours ? Est-ce que tu considères que ce premier choix t’a appris quelque chose malgré tout ?
Je suis content de mon parcours, j’ai de bonnes bases anatomiques pour aborder une spé dont le théâtre est toujours le cerveau, donc ça me reste utile aujourd’hui. J’ai aussi appris à m’impliquer à fond dans un service, à gérer des situations d’urgence, et j’ai repoussé certaines de mes limites.
Ce n’était pas du tout une année de perdue.
Que dirais-tu à un interne qui se rend compte qu’il n’est pas bien dans sa spécialité mais qui n’ose pas changer ?
Il ne faut pas rester dans l’inaction, rien qu’en parler autour de toi fait changer les choses et te met en mouvement. S’il y a un doute, tu peux faire un hors-filière pour t’assurer que c’est le bon choix, ça ne fait pas perdre de semestre. Un autre ami qui a fait un droit au remords de pédiatrie vers la chirurgie orthopédique se posait devant la liste des spécialités tous les jours et il se projetait dans chacune d’elles, il a fini par trouver comme ça.
Le plus dur, comme je disais, ça a été d’annoncer à l’équipe que je voulais voir quelque chose de très différent. Finalement, ils l’ont tous bien pris et je m’étais embrouillé pour rien.
Et plus largement, quel conseil donnerais-tu à un étudiant qui s’apprête à faire ses choix de spécialité et de ville ?
Pour les choix, c’est une période vraiment difficile, j’ai trouvé, parce que j’étais perdu. J’ai contacté énormément d’internes partout en France pour récolter un max d’informations, dans un fichier Excel horrible.
C’était ma façon de contrôler le truc, et au final j’ai dû changer de spé et prendre mon temps pour trouver ce qui me plaisait.
Un choix devient le bon une fois qu’il est fait : c’est a posteriori qu’on en fait quelque chose de bien, pas a priori.
Les conseils que je pourrais donner sont subjectifs, mais pour faire un choix éclairé, il faut avoir les bonnes infos.
Et ce que je peux aussi retenir de mon histoire, c’est qu’il ne faut pas faire un choix pour ce que la spécialité représente, mais pour ce qu’elle est.
Les choix de spécialité et de ville sont toujours singuliers. Si cet article vous a parlé, ou si vous voulez partager votre propre parcours, je serais heureux d’en discuter avec vous en commentaire.