Covid 19 : les résultats d’une étude de l’institut Pasteur dérangent les pays qui optent pour une stratégie d’immunité de groupe.

Contexte :

Le nouveau virus SARS Cov 2 est apparu en Chine au mois de Janvier. En quatre mois, il s’est répandu dans le monde entier obligeant l’ensemble des pays du monde à mettre en place des mesures sanitaires sans précédent allant jusqu’au confinement strict de la population. En France, ce confinement a été nécessaire pour éviter l’effondrement du système de santé. Les capacités d’hospitalisation et de réanimation ont été mis à l’épreuve dans l’ensemble du pays. Devant l’absence de traitement efficace ni de vaccin, la stratégie de sortie du confinement est complexe. Soit il faut réussir à placer chaque région dans une situation où la propagation du virus peut être strictement contrôlé (chaque cas isolé ainsi que ses contacts), soit laisser le virus circuler mais limiter sa propagation par des gestes barrières et l’éloignement social pour se mettre dans une situation où le nombre de cas grave soit inférieur au nombre de place en réanimation. La première solution nécessite de mettre en place une solution d’enquête épidémiologique de grande échelle et des épisodes prolongés de confinement de la population, la seconde nécessite des investissements importants dans le système de santé afin d’augmenter les capacités d’hospitalisation en gériatrie et en soins intensifs, elle nécessite aussi des mesures de confinement intermittent de la population mais dans des conditions moins strictes. Cette seconde solution se base sur l’hypothèse qu’une personne infectée par le virus est protégée contre celui-ci et ne le transmet plus. La circulation active du virus dans la population permet d’atteindre après plusieurs semaines une immunité de groupe. Or, bien que certains pays s’orientent vers cette stratégie (parfois comme au Brésil sans prendre en compte la saturation de leur système de santé) il n’y a que très peu de connaissance sur l’immunité conférée par le virus. Sa durée et son efficacité pour prévenir une deuxième infection restent flous. Ces connaissances scientifiques représentent un enjeu de santé publique de taille et auront un fort impact sur les décisions politiques. Les annonces hâtives des dirigeants doivent être considérées avec prudence. L’OMS a d’ailleurs publiée une mise en garde sur l’absence de preuves suffisantes sur l’efficacité des anticorps développés à la suite d’une infection par le SARS Cov 2. (Source 1)

 

Prérequis :

Lors d’une infection, le corps réagit dans un premier temps en mettant en jeu une réaction immunitaire non spécifique. Une à deux semaines plus tard, une réaction immunitaire spécifique est mise en jeu. Cette réaction de défense de l’organisme contre le nouveau pathogène met en jeu des immunoglobulines spécifiques et des cellules capables de détruire spécifiquement les cellules infectées par celui-ci (lymphocytes T). Ce processus permet d’éliminer le nouveau pathogène et d’éviter la progression de l’infection. Souvent, il prévient la réinfection par le même pathogène.

Les anticorps sont de trois types : IgM, IgG et IgA. L’analyse de ces anticorps est incontournable pour établir leur capacité à protéger un individu d’une réinfection par un même virus.

 

Connaissances sur l’immunité acquise à la suite d’une infection par SARS Cov 2 :

Le 17 avril 2020 une note est parue dans le journal Nature Reviews Immunology rapportant que le sérum de macaque préalablement infecté par le Sars Cov 2 était capable de neutraliser le virus en culture et que les macaques ne présentaient pas de signe de réinfection lorsqu’ils étaient de nouveau exposés au virus.

Dans le même temps, plusieurs études ont identifié des anticorps spécifiques contre le SARS Cov 2 chez des patients hospitalisés et ont établi la cinétique d’apparition de ces anticorps. (Source 2) / Source 3 )

En Chine et en Corée, un rapport a indiqué que chez certains patients il était possible de détecter de nouveau l’ARN du virus dans les fosses nasales après une guérison clinique. Ces observations remettaient en doute la capacité des anticorps à protéger d’une nouvelle infection. Néanmoins, il n’a pas été établi que cet ARN viral avait la capacité d’infecté d’autres individus. (Source 5 )

Apport de l’institut Pasteur (Source 4) :

Le 24 avril, l’institut Pasteur a soumis sur la plateforme MedRivx (plateforme de partage des publications avant leurs relectures par des pairs pour validation et vérification des résultats) une étude pilote sur les immunoglobulines synthétisée à la suite d’une infection par le SARS Cov 2.

Plusieurs centaines de sérums de patients infectés par le virus ont été analysé y compris des patients ne présentant que des symptômes légers de la maladie. Trois tests différents ont été réalisé :

Un test permettant de détecter des immunoglobulines spécifiques dirigés contre les protéines S et N du virus (Tests ELISA)

Un test permettant de détecter des immunoglobulines spécifiques de la protéine S à la surface des cellules de défense de l’organisme (S Flow Assay).

Un test permettant de détecter des immunoglobulines spécifiques de plusieurs cibles du virus dans le sérum des individus par immuno-précipitation. (LIPS) (Des antigènes du virus sont couplés à une molécule fluorescente. Si des immunoglobulines spécifiques de ces anticorps sont détectées une fluorescence est détectée).

La première étape de leur travail de recherche a été d’établir les paramètres adéquat de ces différents tests pour détecter les immunoglobulines spécifiques du SARS Cov 2 présentes dans le sérum. Des sérums récupérés chez des patients entre 2011 et 2018 conservés dans une sérothèque ont permis d’établir que les tests ne donnaient pas de faux résultats positifs. Une réaction immunitaire croisée avec les autres coronavirus circulant en France n’a pas été observé. Les tests mis au point ont ainsi une spécificité élevé (>95% pour le test ELISA).

La deuxième partie de leur travail a été de réaliser les tests sur les sérums des patients hospitalisés. 161 échantillons de 51 patients ont été analysés. 64% ont révélé des anticorps spécifiques dirigés contre le SARS Cov 2. Les chercheurs suggèrent que les échantillons qui ne retrouvent pas d’anticorps ont été prélevé trop tôt lors de l’hospitalisation à un moment où les anticorps spécifiques contre le virus n’auraient pas été fabriqué. Ils étayent cette hypothèse en montrant les résultats d’une analyse poussée de 5 patients hospitalisés dont des échantillons de sang sont disponibles tout le long de leur séjour. Ces 5 patients développent tous une immunité spécifique du SARS Cov 2 entre 5 et 10 jours après la confirmation de leur infection.

La troisième partie de leur travail a été d’analyser les sérums de patients pauci-symptomatiques. Ces sérums ont été prélevé entre le 3 et le 4 mars 2020 chez des personnes ayant été en contact avec un patient hospitalisé fin février. (Seule une partie a bénéficié de test PCR pour confirmer l’infection par le virus).

Seul 32% des sérums ont montré une positivité pour le SARS Cov 2. Les chercheurs font trois hypothèses pour expliquer un taux si faible :

  • Les formes asymptomatiques et pauci-symptomatiques du virus ne déclenche pas la fabrication des mêmes anticorps que les formes graves.
  • Les sérums négatifs ont été prélevé trop tôt par rapport à la date de l’infection
  • Les formes pauci-symptomatiques n’entraînent que des taux légers d’anticorps.

La quatrième partie de leur travail a été d’analyser les sérums de patients présumés sains des régions voisines. Seul 1 à 3% des sérums ont été positifs pour le SARS Cov 2. Les chercheurs concluent donc que le virus n’a pas circulé au-delà d’une zone de 60 kilomètres autour de l’épicentre du foyer. Il n’y a donc pas d’immunité contre ce virus développé dans les régions peu touchées par l’épidémie.

La dernière partie de leur travail a porté sur la capacité des anticorps à neutraliser le virus in vitro. La capacité de neutralisation du virus était corrélée au taux d’anticorps anti Sars Cov 2 détectables dans le sérum. Les échantillons de sang contenant un faible taux d’anticorps n’étaient pas capables de neutraliser le virus in vitro.

Conclusion :

Les patients hospitalisés à la suite d’une infection par le SARS Cov 2 fabriquent des anticorps spécifiques contre le virus à des taux élevés entre 5 et 14 jours après le début des symptômes. Ces anticorps semblent capables de neutraliser le virus et semblent donc protéger d’une nouvelle infection. Le temps de protection conférée par ces immunoglobulines n’est pas connu. A noter, un article paru en 2011 montrait que le taux d’immunoglobuline spécifique pour ce virus chez 23 patients infectés par le SARS Cov 1 était indetectable pour 21 d’entre eux 6 ans après. (Source 6).

La détection d’anticorps chez des patients asymptomatiques est difficile. Les tests ne permettent pas à ce jour de le faire car la réaction immunitaire est plus faible chez ces individus et le taux d’anticorps fabriqué est faible.

L’analyse poussée de la capacité des anticorps à neutraliser le virus in vitro a montré que seul un taux élevé d’anticorps élevé permettait cette neutralisation et donc la protection contre une infection. De plus, il faut souligner qu’un taux faible d’immunoglobuline ou la fabrication d’immunoglobuline trop peu spécifique contre le virus semble associé à une maladie plus grave en cas de réinfection. Les immunoglobulines dirigées contre la protéine S du virus censées protégées l’individu contre une nouvelle infection se fixent sur le virus sans le neutraliser et par un mécanisme moléculaire complexe facilite l’entrée du virus dans les cellules. (Mécanisme décrit dans cet article : Source 7)

Toutes ces données incitent donc à une grande prudence. Le choix d’une stratégie privilégiant une immunité de groupe ne peut être soutenu par les connaissances scientifiques actuelles et relèveraient d’un pari dangereux fait aux dépens de la santé de la population.

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