Le prix à payer.

Ce matin, je découvre avec stupéfaction l’édito du journal les Echos par Eric Le Boucher. https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/il-faut-sortir-la-france-du-confinement-1193910 . En quelques phrases, cet éditorialiste explique que la « science » a échoué et qu’elle est incapable de nous sortir de cette crise. La seule solution serait d’accepter le nombre de mort que le virus va faire dans la population. Il propose de fermer les yeux sur les ravages du Covid 19 afin que 60 à 70% de la population rencontre le SARS-Cov 2 et développe une imunité.

L’idée n’est pas nouvelle. Si la majorité des gouvernements à travers le monde n’a réagi que mollement et avec retard à l’émergence de ce virus en Chine c’est que l’alerte lancée par l’organisation mondiale de la santé (OMS) ne semblait pas suffisament inquiétante pour arrêter le commerce international et mettre en place des mesures massives de contrôle de l’épidémie (fermeture temporaire des frontières, mise en quarantaine stricte de l’ensemble des voyageurs revenant de l’étranger, confinement précoce des régions touchées, commande massive de masque…). Le principe de précaution aurait provoqué des sacrifices économiques énormes pour un bénéfice peu certain. En effet, si le SARS-Cov 2 s’était comporté comme le virus Ebola avec un taux de mortalité de 50%, il est peu probable que le monde aurait réagi avec autant de retard et d’hésitation. Ainsi, les organes politiques décisionnels ont pris le parti de se baser sur l’avis des scientifiques dont l’hypothèse principale est la suivante : « le taux de mortalité du virus est largement surestimé par les organes de surveillance de l’OMS » et qu’une « proportion importante de la population de Wuhan avait déjà rencontré le virus, et développée des anticorps les protégeant ainsi d’une réinfection ». Les modèles proposés par de prestigieux instituts d’étude des maladies infectieuses occidentaux (Oxford, Institut Méditéranée-Infection…) faisaient l’hypothèse que 70% de la population de Wuhan avait rencontré le virus, le taux de létalité qu’ils obtenaient était proche de celui de la grippe. Même si ces modèles reposaient uniquement sur des hypothèses et que ces modèles sont pour la plupart toujours en attente d’approbation par la communauté scientifique internationale avant publication, les choix politiques réalisés par l’Europe (et le reste du monde hormis quelques pays d’Asie) jusqu’à la mi-mars ont été dimensionnés pour répondre à une crise de gravité comparable à celle d’une épidémie de grippe particulièrement longue et mortelle pour la population âgée, comme nos pays peuvent en subir occasionnelement. Par exemple, en France en 2017, l’épidémie de grippe avait déclenché l’activation du plan blanc pour les hôpitaux et des messages d’éducation de la population avaient été diffusés largement. Les mesures appliquées ont donc été similaires jusqu’au début du mois de mars ; « lavez-vous les mains ».

Le réveil a été douloureux quand les premiers symptômes de la catastrophe sanitaire sont venus mettre en doute les modèles optimistes qui promettaient une disparition rapide de tous les problèmes posées par cette « petite grippe ». Il a fallu revoir dans l’urgence l’organisation des services, déprogrammer en catastrophe tous les soins courants, et ouvrir, en quelques jours, des milliers de lit de réanimation dans des conditions dégradées. La saturation des services de réanimation n’offrait pas d’autre choix que de confiner la population en urgence pour enrayer le phénomène.

Depuis deux jours, ces mesures montrent une certaine efficacité : le nombre de patient en réanimation baisse. L’optimisme regagne le gouvernement, le grand soleil de printemps, les enfants qui crient dans les salons mais surtout l’effondrement de l’économie provoquent le glissement du débat public et médiatique sur un sujet : la sortie du confinement, le plus vite possible. Pour cela, vu qu’il n’y a pas de traitement efficace ni de vaccin, la seule façon de protéger la population réside dans la proportion de celle ci possédant suffisament d’immunoglobuline efficace contre le virus. Or, les tests sérologiques sont disponibles uniquement depuis le début de la semaine. Eux seul vont permettre de comprendre comment le virus s’est comporté dans la population. Si plus de 60% des personnes ont développé une immunité dans les régions où le virus a circulé activement la sortie de la crise sera rapide. En revanche, si ce pourcentage est plus faible, autour de 5% comme entrevu par les premières études en Chine et à Hong-Kong, il faudra envisager un scénario de sortie de crise beaucoup plus long. Cette fois-ci, les décisions devront prendre en compte, non pas des modèles hypothétiques statistiques, mais la situation « réelle » : le taux de létalité du virus, les morts, l’état chaotique du système hospitalier, les drames des familles, les décès parmi le personnel soignant…

Un village Allemand, où les premiers résultats des tests sérologiques en population générale, permet de donner une première idée de cette réalité de terrain. Il s’agit du village de Gangelt dans le district de Heinsberg (district surnommé le Wuhan Allemand) où environ 500 personnes choisis de manière aléatoire ont effectué un test sérologique. 15% d’entre eux ont des anticorps contre le SARS Cov2. Le district de Heinsberg compte 40760 habitants. Le 10 avril, 1537 personnes ont été testées positives au Covid 19 (test PCR, frottis nasal) et 48 sont décédés. Si on se base sur ces chiffres bruts cela donne un taux de létalité d’environ 3%. On peut corriger ce taux de létalité en prenant le nombre de cas positif du 1er avril car les personnes diagnostiquées sur les 10 derniers jours n’ont pas eu encore le temps de mourir du virus. On obtient un taux de mortalité encore plus élevé de 3,7%.

Toutefois, les résultats des tests sérologiques laissent penser comme les modèles optimistes l’affirmaient que le nombre de cas positif est sous-estimé. Ainsi, en se basant sur un taux d’immunité de 15% dans cette région, ce sont 6114 cas d’infection qui auraient du être pris en compte dans le calcul du taux de létalité. Cela nous donne donc un taux de létalité proche de 1%. A noter que le nombre de décès est sous-estimé car les personnes âgées en institution ne sont pas encore comptabilisé en Allemagne.

Par ailleurs, nous ne savons pas combien de temps l’immunité protège contre le virus. Quelques semaines, quelques mois, plusieurs années ? La science ne peut faire que des hypothèses à ce stade.

Proposer une sortie de confinement sans prendre en compte les données de la vie réelle est criminelle. La situation tragique actuelle est la conséquence de choix politiques basés sur un premier pari d’immunité de groupe pour préserver une réalité économique à court terme. Ce pari a été fondé sur la base de modèles statistiques théoriques qui ignoraient sciemment les recommendations de l’organisation mondiale de la santé. Est-ce qu’une mortalité et le décès de 1 à 2% de la population de notre pays est un prix acceptable pour sauver l’économie ? Peut-on se permettre de laisser mourir plus de 600 000 français en pariant sur le fait que nous serons protégés contre le virus par notre système immunitaire dans le futur ? Est-ce que ce système économique que l’on veut sauver en vaut la peine ?

La réponse à ces questions ne peut pas être prise par quelques uns. Elle appartient aux peuples concernés qui doivent se saisir de la question, écouter les solutions proposées, comprendre les hypothèses de travail et accepter les conséquences des potentielles décisions.
La communication en temps de crise ne s’improvise pas. La prise de décision en temps de crise non plus. Durant le parcours de formation des médecins on attache une importance particulière aux réactions à adopter dans des situations d’urgence face à des situations imprévisibles. On apprend également à communiquer auprès de la famille pour annoncer les évolutions de l’état du patient, les choix à faire et les décisions prises.

Il est indispensable d’adopter les mêmes stratégies dans la situation actuelle.

Il sera indispensable de faire une analyse approfondie des stratégies adoptées par nos gouvernements en temps de crise. En espérant que l’on choisisse la vie.

Gabriel Hallali

Photo d’illustration : Scanner thoracique d’un patient de 48 ans sans antécédent hormis un surpoids décédé en réanimation 8 jours après le début des symptômes.

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